Des montagnes de pommes de terre jetées sur un pont à Paris, des sacs distribués sur une autoroute en Belgique… ces images frappent. Elles racontent toutes la même chose : en Europe, les stocks de pommes de terre explosent, les prix s’effondrent, et beaucoup d’agriculteurs travaillent à perte.
Pourquoi l’Europe se retrouve avec trop de pommes de terre
Depuis quelques mois, un mot revient partout dans la filière : surproduction. Autrement dit, il y a beaucoup plus de pommes de terre sur le marché que de clients pour les acheter.
En 2025, dans les quatre grands pays producteurs que sont l’Allemagne, la France, la Belgique et les Pays-Bas, les volumes approchent les 30 millions de tonnes. C’est environ 10 % de plus que l’année précédente. Et ce surplus arrive d’un coup, dans tous les pays en même temps.
L’Allemagne enregistre sa meilleure récolte depuis vingt-cinq ans. En France, les surfaces plantées auraient augmenté d’environ 10 %. Résultat, les entrepôts se remplissent. Les silos débordent. Et, pour certains producteurs, il coûte presque moins cher de donner ou jeter leurs pommes de terre plutôt que de continuer à les stocker.
Quand les frites ne suivent plus le rythme
On pourrait se dire : ce n’est pas grave, il suffit de faire plus de frites. En réalité, c’est justement là que les choses se compliquent. Le marché des frites surgelées, habituellement très dynamique, marque une pause.
Plusieurs éléments se mêlent. D’abord, des droit de douane américains plus élevés sur certains produits européens. Même si ces droits ont finalement été limités à environ 15 %, ils ont suffi à refroidir certains acheteurs. Ensuite, un euro fort face au dollar, qui rend les produits européens plus chers à l’exportation.
Enfin, la concurrence venue d’ailleurs s’intensifie. Des pays comme la Chine, l’Inde, l’Égypte ou la Turquie développent à grande vitesse leurs usines de transformation. Selon les données utilisées par la profession, la Chine et l’Inde auraient multiplié par dix leurs exportations de frites congelées vers leurs pays voisins en deux ans. Dans le même temps, les volumes exportés par l’Union européenne reculent, jusqu’à −6 % pour la Belgique, pourtant premier exportateur mondial de frites.
Une crise surtout conjoncturelle… mais très douloureuse
Pour beaucoup d’experts, cette crise reste surtout conjoncturelle. La demande mondiale de produits à base de pommes de terre continue, sur le fond, d’augmenter. Les habitudes alimentaires évoluent lentement, mais le succès des frites et des produits transformés reste solide.
Le vrai problème, c’est le calendrier. En France par exemple, les agriculteurs ont planté comme si les usines futures étaient déjà là. Résultat, la filière a quasiment en 2025 les volumes qui seraient attendus plutôt en 2030, quand les nouveaux sites industriels tourneront à plein régime.
Une grande usine a déjà ouvert près de Dunkerque, avec une capacité initiale annoncée d’environ 1 400 tonnes de frites par jour. Deux autres sites sont en construction dans le Nord et la Somme. Mais, en attendant qu’ils soient opérationnels, une partie des pommes de terre reste sans débouché immédiat.
Des prix qui s’effondrent et des producteurs étranglés
Sur le terrain, ce déséquilibre entre offre et demande se voit immédiatement dans les prix. Fin 2025, les cours sur le marché libre restent très bas, parfois entre 0,50 et 4 euros les 100 kg selon les pays. À ce niveau, certains producteurs se demandent franchement s’ils ne produisent pas… en perdant de l’argent.
En théorie, environ 80 % des volumes destinés à l’industrie en France sont vendus via des contrats. Ces contrats sont négociés à l’avance et garantissent un prix, ce qui limite un peu les chocs. Mais dans un contexte de surproduction, les transformateurs deviennent prudents. Ils signent moins de contrats, ou les proposent à des tarifs plus bas.
L’UNPT, principale association française de producteurs, évoque une baisse d’environ 25 % des prix contractuels pour la nouvelle campagne. Un exemple concret : pour la variété Fontane, l’une des plus cultivées pour l’industrie, la tonne passerait d’environ 180 euros à 130 euros en 2026. À ce niveau, beaucoup d’exploitations ne couvrent plus vraiment leurs coûts de production, surtout avec des charges en hausse (énergie, engrais, main-d’œuvre).
Moins planter, mieux stocker : que peuvent faire les agriculteurs ?
À l’approche des semis, entre mars et avril, la tension monte. Doit-on planter autant de pommes de terre que les années passées ? Ou réduire la voilure pour ne pas prolonger la crise ? Dans toute l’Europe du Nord-Ouest, les organisations de producteurs demandent aux agriculteurs de réfléchir sérieusement aux surfaces à consacrer à ce tubercule.
Concrètement, plusieurs pistes se dessinent :
- Réduire légèrement les surfaces plantées, en particulier pour les variétés les plus exposées à la surproduction.
- Allonger les rotations avec d’autres cultures (blé, betterave, légumes, protéagineux) pour limiter les risques économiques et agronomiques.
- Améliorer le stockage pour garder plus longtemps les pommes de terre dans de bonnes conditions. Cela permet parfois de vendre plus tard, quand le marché se rééquilibre.
- Se diversifier vers d’autres débouchés : circuits courts, transformation à la ferme, vente directe, chips artisanales ou produits cuisinés.
Ces choix ne sont pas simples. Ils demandent du temps, des investissements, et une vraie prise de risque. Mais ils peuvent aider à mieux encaisser les à-coups du marché mondial.
Et vous, que pouvez-vous faire comme consommateur ?
Face à cette crise, chaque geste compte un peu. Vous ne pouvez pas, seul, absorber des millions de tonnes de pommes de terre. Mais vous pouvez soutenir la filière en choisissant plus souvent des pommes de terre européennes, et si possible d’origine française quand vous vivez en France.
Quelques idées très simples :
- Remplacer une fois par semaine des pâtes ou du riz par un plat à base de pommes de terre.
- Préparer plus souvent des frites maison ou des pommes de terre rôties, plutôt que d’acheter uniquement des produits surgelés importés.
- Tester des variétés différentes : chair ferme pour les salades, chair tendre pour les purées, variétés spéciales four.
- Faire attention à l’origine sur l’étiquette, y compris pour les frites surgelées et les produits transformés.
Une recette anti-gaspi pour utiliser plus de pommes de terre
Pour aller plus loin, voici une idée très simple, parfaite pour un soir de semaine ou un brunch : un gratin de pommes de terre rustique, facile, savoureux, qui permet d’utiliser un bon kilo de tubercules d’un coup.
Ingrédients pour 4 personnes
- 1 kg de pommes de terre (chair fondante de préférence)
- 2 oignons moyens (environ 150 g)
- 2 gousses d’ail
- 30 cl de crème liquide (entière ou légère)
- 20 cl de lait
- 120 g de fromage râpé (emmental, comté ou mélange)
- 20 g de beurre pour le plat
- 1 cuillère à café rase de sel
- 1/2 cuillère à café de poivre
- 1 pincée de muscade (facultatif)
Préparation étape par étape
- Préchauffer le four à 180 °C.
- Éplucher les pommes de terre et les couper en fines rondelles d’environ 2 à 3 mm. Plus elles sont fines, plus le gratin sera fondant.
- Éplucher les oignons, les émincer en fines lamelles. Hacher ou presser les gousses d’ail.
- Beurrer généreusement un plat à gratin.
- Disposer une première couche de pommes de terre, puis quelques oignons, un peu d’ail, saler et poivrer légèrement. Recommencer en alternant les couches jusqu’à épuisement des ingrédients, en gardant une fine couche de pommes de terre pour terminer.
- Dans un bol, mélanger la crème, le lait, le sel restant, le poivre et, si vous le souhaitez, la muscade.
- Verser ce mélange sur les pommes de terre, en veillant à bien répartir le liquide dans tout le plat.
- Parsemer de fromage râpé sur le dessus.
- Enfourner pour 45 à 55 minutes environ. Le gratin est prêt lorsque les pommes de terre sont bien tendres (vérifier avec la pointe d’un couteau) et le dessus joliment doré.
- Laisser reposer 5 à 10 minutes avant de servir. Les saveurs se stabilisent et les parts se tiennent mieux.
En préparant ce type de plat, en invitant quelques amis, en emportant les restes pour le déjeuner du lendemain, vous transformez une crise lointaine en un geste concret. Vous soutenez, à votre échelle, des milliers d’agriculteurs qui, eux, ne peuvent pas faire une pause quand les cours s’effondrent.
Vers un nouvel équilibre pour la filière pomme de terre
La crise actuelle de surproduction rappelle une chose simple. Derrière un produit banal, peu cher, se cache une filière extrêmement sensible aux variations de météo, de monnaie, de commerce international.
Dans les prochaines années, l’arrivée de nouvelles usines, l’adaptation des surfaces plantées et l’évolution des échanges mondiaux devraient aider à retrouver un meilleur équilibre. En attendant, chaque décision compte. Celle des agriculteurs qui choisissent de planter un peu moins. Celle des industriels qui investissent. Et aussi la vôtre, quand vous regardez de plus près d’où viennent les pommes de terre dans votre assiette.




